Publié dans The Star, Kenya, lundi le 15 février 2016.

L’éradication des maladies est mieux pour la santé publique et plus économique (pdf).

Les recherches du professeur Kimberly Thompson à l’Université Centrale de Floride ainsi qu’au sein de KidRisk.org se concentrent sur les interventions de médicine préventive et les politiques de la santé mondiale. Wycliffe Muga, éditeur du Weekend Star, a recueilli ses propos.

Parlez-nous de la conférence d’Addis Ababa organisée par l’Organisation Mondiale de la Santé pour les ministres de santé et de finance africains qui aura lieu la semaine prochaine. Pourquoi est-elle spéciale ?

Pour la première fois, les ministres de finance et de la santé de tous les pays africains se rassembleront pour discuter de l’immunisation sur le continent.  Ces personnalités et leurs prédécesseurs ont réuni les ressources nécessaires pour mettre fin à la transmission des poliovirus sauvages en Afrique, et il en résulte que, aujourd’hui, les enfants de ce continent peuvent courir, sauter et jouer sans avoir peur de la polio sauvage. Cette conférence présente une bonne occasion pour se poser la question : « Á quoi l’Afrique peut-il s’attaquer ensuite, et comment les pays africains peuvent-ils coopérer pour atteindre l’objectif régional de mettre fin de la même façon à la transmission de la rougeole à l’horizon 2020? » 

Ya- t-il un résultat spécifique que vous désirez voir se dégager de cette conférence ?

J’espère que l’Afrique prendra en charge l’éradication mondiale de la rougeole et de la rubéole. Toutes les régions du monde ont désormais des objectifs d’éliminer la transmission de la rougeole dans leurs régions. Les pays de l’hémisphère occidental ont arrêté la transmission indigène de la rougeole et de la rubéole avec succès.  Une telle action est possible, tout comme pour la polio, mais les ministres qui assisteront à cette conférence importante devront s’engager et travailler ensemble afin que cela réussisse en Afrique.  Les pays africains profitent déjà d’importantes réductions de la mortalité et d’invalidité grâce à leurs programmes nationaux d’immunisation actuels.  Néanmoins, comme on l’a appris dans le cas de la polio, il faudra atteindre les gens dans les coins les plus reculés– notamment les populations qui sont les plus difficiles à atteindre et qui ne sont pas suffisamment servies par les soins de santé primaires pour arrêter la transmission de la rougeole et de la rubéole.  Puisque l’on a su trouver ces populations dans le cadre de l’éradication de la polio, l’Afrique peut profiter de l’impulsion de la lutte contre la polio pour mettre fin à la rougeole et la rubéole.

En lisant vos recherches publiées j’ai appris que vous soutenez que les programmes d’immunisation sont réellement l’option la meilleure et la plus abordable pour la lutte contre les maladies au sein des nations en voie de développement. Pouvez-vous approfondir cela ?

Merci pour cette question.  Nos recherches montrent que dans la mesure où l’éradication d’une maladie est possible, cette éradication est une option bien meilleure que d’investir dans la lutte continue contre la maladie en termes de coûts de santé publique et financiers. Tous les pays africains investissent déjà substantiellement dans la lutte contre la rougeole et certains pays investissent dans la lutte contre la rubéole tandis que les autres pays vont probablement commencer la lutte contre la rubéole dans un avenir proche. La plupart des africains connaissent bien la rougeole, parfois à cause de pertes tragiques de membres de famille et d’amis, mais la rubéole reste encore relativement inconnue. Pourtant, si les femmes susceptibles attrapent la rubéole en début de leur grossesse, cela peut causer des maladies cardiaques congénitales, des défauts de vision, de la surdité et/ou des difficultés d’apprentissage chez leurs enfants, ce qui peut mener à une invalidité permanente et coûteuse jusqu’à la mortalité prématurée. Avec quelques investissements supplémentaires à court terme et un engagement de tout le continent, l’Afrique pourrait éliminer la rougeole d’ ici quelques années, et en même temps éliminer la rubéole en utilisant le vaccin qui contient à la fois la rougeole et la rubéole.           

Beaucoup de nos lecteurs ne connaissent pas encore votre organisation Kid Risk. Pouvez-vous expliquer pourquoi vous avez fondé cette organisation ?

Kid Risk est une petite organisation à but non-lucratif que se consacre à l’amélioration des vies des enfants par des analyses qui aident les décideurs à tous les niveaux à faire les meilleurs choix. On est unique en ayant recours et en intégrant  plusieurs outils analytiques (les sciences économiques, les analyses de risques et de décisions, les modèles dynamiques de la transmission d’ infections) et nous nous concentrons sur les décisions de première importance avec plusieurs parties prenantes. Nous reconnaissons l’importance de répondre aux questions de santé et économiques avec des analyses rigoureuses et factuelles, et notamment de montrer aux décideurs financiers les avantages de leurs investissements en termes de santé autant qu’en termes économiques.  Il est relativement facile d’additionner les coûts des programmes d’immunisation, mais il est beaucoup plus difficile de comptabiliser les cas de maladie et les coûts qui ne se produisent pas à cause de ces immunisations.  C’est là que se situe notre apport.

Quelle est, d’après vous, l’œuvre la plus importante que vous avez pu mettre en avant avec Kid Risk.org ?

En 2007, nous avons publié une analyse démontrant que l’éradication de la polio est plus efficace pour la santé publique et plus économique que la lutte continue, que l’Inde pouvait arrêter la transmission du poliovirus sauvage si elle intensifiait ses efforts d’immunisation, et que réduire l’engagement pour l’éradication de la polio causerait plus de coûts et plus de cas de la polio à long terme que de mener l’action à son terme.  Ces travaux ont aidé les partenaires de l’éradication de la polio à renforcer leurs engagements pour cette éradication. L’Inde a arrêté la transmission de tous les poliovirus sauvages en 2011. Pour l’Afrique nous  avons fait plusieurs analyses de la transmission du poliovirus au Nigéria et nous avons parlé avec les dirigeants du programme Nigérien d’immunisation des efforts nécessaires pour arrêter la transmission du poliovirus dans leur pays.  Lorsque le Nigéria a réussi à arrêter la transmission du poliovirus sauvage en 2014, cela a conduit à la fin de toute la polio sauvage dans l’Afrique entière.  Maintenant, l’Afrique doit garder le haut niveau d’immunité contre la polio pour maintenir l’élimination pendant que, au niveau mondial, l’on coordonne l’arrêt de l’utilisation de certains vaccins antipolio dans la phase finale de l’éradication de la polio.             

Et quelle a été selon vous votre plus grande déception ?

La transmission de maladies infectieuses qu’on peut prévenir avec les vaccins se produit quand le taux de vaccination est trop bas. L’omission de vacciner est un problème bien reconnu et fondamental.  Tous les pays peuvent trouver les moyens d’atteindre et d’immuniser l’ensemble des enfants à l’intérieur de leurs frontières et il est dans leur propre intérêt de le faire – mais les dispositifs sont parfois défaillants et ne prennent pas en compte la nécessité d’atteindre tous les gens. On peut faire mieux.       

Si vous pouviez donner un seul conseil aux ministres africains de santé et des finances sur ce qu’il faut faire pour améliorer la santé des enfants sur le continent, quel serait-il ?

Investissez dans la prévention.  L’immunisation sauve des vies et de l’argent et mène à des populations en meilleure santé et plus productives. En incorporant l’immunisation dans le budget annuel national, les dirigeants de santé et des finances peuvent créer des attentes de performance de leurs systèmes de santé pour prévenir des maladies. Finalement, engagez-vous à faire de l’élimination de la rougeole et de la rubéole en Afrique une réalité.    

Avez-vous  un dernier mot pour nos lecteurs ?
 
Je vous encourage à soutenir les efforts nationaux d’immunisation et à obtenir les vaccins recommandés. Chaque choix et chaque action est important. Merci beaucoup.